Fuc**** Monkey Mind
11h30. Emma a le sapin dans ses mains. Ou plutôt, elle le porte sur son épaule. Des vapeurs d’alcool lui reviennent de la veille, un mal de tête soudain lui coupe le souffle. Elle continue à marcher, elle n’a que quelques rues à faire avant la maison, elle y est presque. Elle marche la rue Mont-Royal la tête dans les branches, quelques flocons lui tombent sur le nez. Elle le trouve beau son pays, même si elle n’y connait rien. Elle n’a jamais traversé la frontière de sa province. Ça surprend Henry, qui lui a beaucoup voyagé. “We just don’t have the same character.” qu’elle lui dit.
“I’d love to travel with you.
- One day we will, for sure.
- When?
- Baby.. it’s hard for me to plan.
- Why?’’
Henry. Mon amour.
Elle l’embrasse sur le nez comme elle le fait tout le temps quand elle désire terminer la conversation. Il sait pourquoi, elle lui a en souvent parlé. Ou peut-être qu'elle a l’impression de lui en avoir parlé, mais que ce n’est pas le cas. Il y a beaucoup de soirées arrosées, beaucoup de souvenirs de brouillard.
11h35. Henry n’a toujours pas répondu à son texto. Ça l'étonne, il est plutôt rapide d’habitude. Sa répétition est sans doute exigeante. Lorsque c’est lui le metteur en scène, il arrive qu’il mette son téléphone dans une autre pièce. Emma trouve ça beau, l’amour qu’il a pour son métier, pour ses interprètes. Quand il parle de son travail, il est tout enjoué. Henry est une des rares personnes que Emma connaisse qui assume complètement sa vie. Comme quoi ce sont parfois les difficultés qui amènent à la plus belle sagesse, la plus belle simplicité.
Elle continue sa route alors que son dos lui fait mal. Elle ne comprend pas pourquoi tout son corps est ankylosé. Elle n’a que trente ans. Elle se demande comment font les personnes âgées, elle se demande jusqu’à quel âge elle aimerait vivre. Emma détermine qu’à partir du moment où elle a absolument besoin d’aide pour aller aux toilettes, c’est le moment où elle désire mourir. “Et si mes petits-enfants ont encore besoin de moi?” Emma n’a pas de petits enfants, elle n’a même pas d’enfants. Cette pensée est absurde. Elle ne sait même pas si elle veut des enfants. Son dos lui fait mal. Son cœur veut lui sortir par les poumons. Une goutte de sueur lui tombe dans le cou. Henry en veut, des enfants. “With you.” Elle se demande pourquoi Henry l’aime. Elle se demande pourquoi elle pense à ça maintenant. Elle est épuisée par ses propres pensées. Elle se dit qu’une bonne dose de botox l'aiderait à diminuer les rides de son front, que peut-être sa détresse intérieure serait moins visible. Mais est-ce qu’elle est pour ou contre le botox? Elle ne le sait même pas. Emma souffle. Fuc**** Monkey Mind.
Emma tourne le coin, son sapin sur l’épaule, la tête dans les branches. Elle sent l’odeur de l’arbre et se détend. Elle se détend toujours grâce aux odeurs, elle devrait s’en rappeler… Elle pourrait traîner une fiole de bonheur.
Son téléphone vibre dans sa poche. Un appel… ce n’est pas le moment. L’arbre sur l’épaule, elle ne veut pas arrêter son pas pour prendre son téléphone. Elle rappellera plus tard.
Elle continue sa marche en se hâtant. Son épaule ne tiendra pas longtemps comme ça, elle n’a pas envie d’être rackée pour le reste de la semaine. Elle aurait pu prendre un taxi? Voyons quelle paresseuse. Et qui accepterait de mettre un sapin sur le toit…
Son téléphone sonne à nouveau. Ça vibre sur sa cuisse. Emma est agacée. Dans un mouvement brusque, elle laisse tomber le sapin en plein milieu du trottoir. La vieille dame qui la suivait de quelques mètres échappe un petit cri de surprise, en même temps que son chien blanc minuscule se met à japper. Emma se souvient du chiwawa qui lui avait sauté au visage alors qu’elle n’avait que cinq ans. Criss de p’tit chien nerveux. La dame la dévisage alors qu’Emma prend son téléphone dans sa poche. Elle lui fait signe avec un grand sourire froid de faire le tour de l’arbre.
Emma regarde le téléphone. C’est James, le frère de Henry. Why the fuck is he calling me?