Chapitre 1 - La Réalisation
Emma se lève de son lit, la tête embrouillée de la veille. Elle n’a pas bu assez d’eau. Ça lui arrive souvent. Elle sait pourtant que l’eau c’est la vie, elle le voit partout dans ses livres de neuropsychologie. Mais pour une raison qui l’échappe, elle n’applique pas son savoir à son quotidien. Cordonnier mal chaussé dit-on.
Il est 9h le matin. Nous sommes samedi. Elle n’a pas de retard, il n’y a rien le samedi. Henry a déjà quitté, il n’est plus auprès d’elle. Il avait une répétition aujourd’hui, elle ne se rappelle plus avec qui. Henry a beaucoup de répétitions, c’est difficile de suivre sa vie.
Les draps sont tirés comme s’il n’y avait pas dormi. Pourtant elle se rappelle, malgré les shooters de vodka, elle se rappelle qu’ils ont fait l’amour en rentrant. Elle se rappelle le goût de sa peau légèrement salée, son odeur bouffante, la plus belle pour Emma. Elle se rappelle qu’ils se sont endormis main dans la main, qu’elle a posé sa jambe sur la sienne pour se sentir le plus près de lui possible. Elle ne se sent jamais assez près de lui, elle aimerait y être complètement engloutie.
Elle se lève de son lit, prend un long chandail qui traîne et le passe sur ses épaules. Il fait froid dans l’appartement, les murs sont minces, l’air y entre. Mais elle aime les hauts plafonds, les moulures blanches, le bois qui craque. Elle n’a aucune idée de l’histoire de sa ville, si peu de sa province ou même de son pays. Mais elle sait que ces appartements sont typiques de la ville de Montréal. Elle aime l’histoire qui se trouve entre les murs. Elle a l’impression de cohabiter avec des poètes silencieux.
Elle allume une chandelle pour diffuser l’odeur de la poussière qui se trouve dans son salon. Elle fait souvent le ménage mais ça s’accumule vite, comme si les murs en suaient. Sapin Blanc. C’est le nom de l’odeur. Elle se rappelle que nous sommes en décembre, que bientôt ce sera Noël. Elle n’a pas fait de sapin, elle trouve son cœur d’enfant pas mal ratatiné. Elle s’en veut de ne pas attacher plus d’importance à la magie du quotidien. Henry le lui reproche en riant. Il a beau rire, elle sait qu’il le pense vraiment. Il la trouve parfois froide… mise à part sous les couvertures, où là, il n’y a que chaleur et tendresse. Ou là, enfin, elle trouve un endroit où elle peut tout exprimer, de la détresse profonde à la confusion candide jusqu’à la joie intense. Tout se passe au même moment, ou à quelques secondes près, sous les yeux ébahis de son amoureux attentif. Il l’aime, elle le sait, et c’est bien pour cette raison qu’elle peut pour la première fois tout exprimer.
Emma marche jusqu’à la cuisine. Le plancher froid craque, ses deux chats courent en miaulant vers elle. Elle a oublié de leur donner de la nourriture hier. C’est la vodka. Ou le champagne. Ou peut-être la bière qu’elle a pris avant le champagne… le negroni? Un peu de tout ça sans doute. Elle préfère ne pas y penser.
Elle dépose de la nourriture sèche dans leur bol et prépare son café. Elle se demande comment ils font pour toujours manger la même bouffe sèche, jour après jour. Elle se dit qu’ils ne doivent pas se rappeler, que chaque moment en est un qui succède le dernier et précède le prochain. Que chaque moment existe et s’éteint, qu’il n’y a pas de conscience du temps pour venir alourdir leur esprit. Pendant un moment, pendant un court moment, elle se dit qu’elle aurait préféré être un chat.
L’odeur de son café chaud la retire de ses pensées. Elle prend une tasse de porcelaine que sa grand-mère lui a offert, celle-là même où elle a bu son café tous les matins pendant trente ans. Comme chaque fois qu’elle prend la tasse, elle est traversée d’un frisson, comme si son ancêtre venait la saluer tous les matins, traversait son corps puis repartait. Elle se demande si c’est vraiment le cas.
Elle verse le café dans la tasse, y ajoute un peu - juste un peu - de lait. Elle le prend doucement entre ses mains, se réchauffe avec. Il y a quelque chose de tellement rassurant dans cette odeur. Comme si dans tous les changements qui peuvent l’atteindre en une journée, l’odeur du café reste la même. Pour elle, à son sens, il reste le même. C’est précieux.
9h15. Elle pourrait aller acheter un sapin aujourd’hui, ça ferait plaisir à Henry. Elle le surprendrait avec ça à son retour à la maison. Elle adore voir ses yeux brillés sous l’effet de la surprise. Lui, il a gardé son enfant intérieur intact. Elle le trouve pur, tellement beau dans cette sincérité avec laquelle il a le courage d’adresser la vie. Emma n’a pas la même capacité. Elle est souvent atteinte d’une tonne de niveaux de pensées qui l’assaillent en même temps. Henry admire son intelligence, il admire sa manière de déconstruire chacune de ses idées jusqu’à temps de n’y trouver que son essence. N’empêche, Emma aimerait être autrement. Elle trouve souvent que tout est trop, que les stimulis de son cerveau l’amène dans des endroits qu’elle ne peut pas comprendre ni contrôler. Son cœur bat vite, il court le marathon sans aucune raison apparente, elle a souvent besoin de s’isoler pour s’extraire du trop plein qui lui fait perdre connaissance plusieurs fois par année. Ça, ou l’alcool.
Quand elle perd le fil, ce n’est pas qu’il n’y a plus rien, c’est qu’il y a trop, que les connexions ne sont plus claires, que les idées vont dans tous les sens. Sa conscience préfère s’éteindre dans ces moments-là, comme un redémarrage. Quand elle tombe évanouie, Emma voit toutes sortes de diagrammes et d’images, des rêves à moitiés éveillés qui la rassurent car là, enfin, pour une fois, elle n’a pas le contrôle. Elle se laisse porter comme un pantin. Elle touche à quelque chose de plus grand qu’elle oublie dès son réveil, là où la réalité lui rappelle que son corps est plus intelligent qu’elle. Elle s’en veut de ne pas savoir l’écouter. Le cycle recommence.
Emma va chercher son téléphone qu’elle a laissé sur la table de chevet près de son lit. Elle y voit un appel manqué, deux textos de sa mère qu’elle prendra du temps à répondre. Elle regarde les photos de la veille, elle se trouve belle et s’étonne ; elle se sentait tellement oblique durant cette soirée. Elle s’étonne que la caméra n’a pas capter son émotion. Elle pense aux mots que Henry lui dit souvent : “No one knows how deep you feel.” Emma se dit qu’elle a bien appris le masque, qu’au moins il y a ça. Elle regarde Henry sur ces photos et elle le trouve beau, tellement beau. Des papillons lui traversent le ventre. Elle a hâte de retoucher sa peau.
“Hello love, good morning. When are you coming back home today?”
Le plus tôt le mieux, honnêtement. Sa présence dans l’appartement est toujours une motivation pour elle d’avancer les choses, de les faire rapidement afin de passer du temps avec lui.